Chapitre III
Habitués à cette pratique lorsque nous devions élire un nouveau marchand de tissus quand sa descendance ne le permettait pas, les villageois n'eurent aucun mal à se mettre en condition. La peur était quand même présente car il n'était ici pas question d'apprendre un nouveau métier et de courir les marchés à travers la région, mais bien de partir plusieurs jours et plusieurs nuits à la recherche d'une jeune demoiselle qu'on n'était pas sûr de retrouver. Le silence se fit donc pesant et au bout de cinq petites secondes, comme mûs par la même urgence, ces mêmes villageois inhalèrent une dernière lampée d'air qu'ils garderaient le plus longtemps possible au fin fond de leurs poumons. Tous alignés sur cette grande place, devant l'estrade et les Sages pensifs, nous gonflions les joues. Certains se bouchaient le nez pour montrer leur application, d'autres se grattaient la tête en regardant le ciel pour montrer leur détachement naturel à tout ce qui était en train de se passer.
Comme d'habitude, les femmes relâchaient l'air dans la première minute, trop de pression pour leurs petits corps. En général, les Sages changeaient les règles selon la raison de l'épreuve. C'était donc la première de l'une d'elle qui, le plus souvent, reprenait le flambeau du marchand de tissus lorsqu'un poste était à pourvoir. les hommes, bien tranquilles, se tenaient les coudes en retenant leur respiration jusqu'à ce qu'une candidate soit désignée. Mais là, les choses étaient tout autres. Les Sages savaient bien qu'un cortège de femme ne ferait pas long feu dans une aventure aussi perilleuse et exotique. Il fallait donc constituer une fine armée d'hommes barbus et trappus, aux muscles saillants et aux injures grasses ; ce que nous n'étions pas vraiment, excépté Aggro peut être.
Le premier des hommes à craquer fut le maréchal ferrand Balosi, un petit vieux tout chétif à la cage thoracique plate et squeletique. Il devint rouge comme une tomate puis rendit au ciel sa bulle d'air en toussotant tant bien que mal pour retrouver un peu d'air frais. Il se passe toujours quelque chose de spécial quand le premier de nous échoue, comme si un sablier avait été renversé quelque part et qu'ici même commençait la compétition. Que nul ne pouvait désormais en réchapper d'une simple pirouette et que nous allions devoir rivaliser sur le même plan à partir de là, maintenant, tout de suite. Jusque là, je n'avais pas eu de mal à retenir le mien, de souffle. Je regardais mes amis et voisins qui semblaient se décomposer au fur et à mesure que les secondes filaient. Les Sages, cinq d'entre eux, se faufilaient discrètement entre nous pour vérifier qu'aucun de nous ne trichait. Certains d'entre eux brandissaient sous nos narines une plume d'alouette pour vérifier que nos nez ne rejetaient rien. Gare à celui qui laissait filer un soupçon d'air, gare à celui qui ferait un temps soit peu frémir la plume, il se serait vu sur le champ privé de ses fonctions ainsi que de marché pendant quelques lunes. Le temps pour lui et sa famille de ressentir la faim et le manque d'argent, ça n'en valait pas la chandelle.
Aggro me dévisagea et me fit un petit hochement de tête qui semblait dire "je vais tenir jusqu'au bout, cette mission est pour moi, je serais heureux que tu y participes". Dans le même temps, je lui renvoyais sans réfléchir d'avantage son hochement de caboche et me rendit compte peu après que le mien semblait dire "Oui mon cher Aggro, ne t'en fais, je viendrais avec toi...". Prêt à rendre honneur à ma toute nouvelle promesse, je relevais le menton et me concentrais sur ce qui me restait donc à faire : retenir mon souffle et finir dans les cinq derniers. De plus en plus d'hommes lâchaient prise autour de nous. Nous étions 36 au départ et plus les minutes coulaient, plus nous en laissions des dizaines sur le bas côté, hors d'haleine et quelque peu froissés dans leur virilité. C'était une question d'honneur de participer à ces joutes de la façon la plus honnête possible, quelque soit l'enjeu. Les hommes qui perdaient dans la rude épreuve de l'apnée étaient, on peut le dire, déçus de ne pas pouvoir partir à cheval, en laissant femmes et petits-âges, à la recherche d'une autre demoiselle perdue et recherchée dans de lointaines contrées. Les petits-âges, eux, bien occupès à se chamailler ou à se cacher sous les longues jupes de leurs mères ne participaient pas à tout ce remue-ménage.
Mes camarades de jeu continuaient à se tortiller dans tous les sens à la recherche d'un peu de répis oxygéné pendant qu'Aggro, placide, et moi même, tranquille, nous regardions, amusés. Tout autour de nos oreilles sifflaient les hommes qui laissaient, après quelques minutes de rétention, leurs poumons reprendre leur fonction vitale. Cela devait bientôt faire tois minutes que j'avais cessé de respirer quand le Sage Rouge déclara la joute terminée. Etonné, je balayais du regard la petite place et découvris, un à un, les quatres autres élus.
Toujours à ma droite, Aggro, qui venait à peine de se défaire de sa bulle d'air, le sourire aux lèvres, m'assenant un énorme coup de main amical sur le dos. En face, Liogi, jeune bélâtre que toutes les jeunes demoiselles de la région appréciaient de manière inconditionée. Quand il arrivait quelque part, les gens ne s'éloignaient pas comme ils le faisaient pour Aggro, mais restaient paralysés. Paralysés de béatitude, la salive au bord des lèvres devant l'esthétisme sans faille de cet apollon. Bon, Liogi était effectivement beau mais particulièrement bête ce qui ne fut pas pour me ravir lorsque je le vis, joues gonflées, retenant encore sa respiration après la bataille.
Assis sur l'estrade, à califourchon, un malin rictus sur le visage, Kredinger, notre comptable. Toute la journée, il épluchait les dépenses et les recettes de notre patelin, donnait des sous à untel, en reprenait à d'autres. Nous ne savions pas en détail ce qui motivait telle ou telle action mais au bout du compte, tout le monde s'y retrouvait et était satisfait. Nous ne connaissions pas trop les règles de l'argent et le fait qu'il s'en charge pour nous convenait à la majorité. Je ne le connaissais pas bien, avais discuté peu de fois avec lui lorsqu'il daignait venir boire une eau de cerise à la taverne. Cette aventure me donnerait l'occasion de faire connaissance avec cet étonnant personnage.
A l'instant où je posais mes yeux sur le dernier élu, ma colonne vertebrale entière frissonna. Comment cela est-ce possible ? Je n'avais même pas envisagé une telle chose dans le pire des mondes existants... Lui et moi, moi et lui... foulants le sol à quelques mètres d'écart pendant je ne sais combien de temps... Il se dressait, là, devant moi, fier et fort, et m'ayant aperçu, il m'offrit le pire des sourires entendus que j'eus à affronter de ma vie. Un sourire et un regard qui voulaient dire "Regarde, mon petit bonhomme... je viens ranimer le feu bouillant qui sommeillait en ton ventre depuis tout ce temps et rassures toi, à partir de maintenant et pour l'occasion, je vais te pourrir la vie comme au bon vieux temps". Voilà ce que son visage voulait me criait au visage...