Chapitre I
Il était devenu évident, pour eux comme pour moi, que notre mission serait des plus hardues. Plus nos montures avançaient au coeur de cette jungle hostile, moins nous nous faisions bavards, laissants peu à peu la crainte, le froid et les souvenirs nous ensevelir de leur douce caresse. Le cliquetis de nos armures même, s'étaient étouffés, poussés par l'envie irrésistible de nous laisser écouter en silence les cris d'animaux et d'oiseaux de cette contrée fleurissante.
Mon accoutrement m'incommodait déjà ; il ne m'avait pas fallu deux heures pour sentir le doux filet nauséabond de ma transpiration se faufiler le long de mes cuisses et atteindre brutalement mes cloisons nasales. En plus de la chaleur, de lourdes courbatures me blessaient au niveau des épaules. Je pensais mes compagnons d'infortune dans le même état, mais nous nous passâmes bien d'échanger sur nos souffrances à ce stade de l'aventure. Aucun de nous n'était habile dans le maniement des armes, nous n'étions pas soldats, ne possédions par conséquent pas une vigueur et une endurance à toute épreuve. Ce fut d'ailleurs notre argument principal à la fin du conseil, la dernière tentative pour dissuader les dix vieux sages de nous y envoyer, nous. Les acclamations des villageois suivirent la décision finale, les roses du fleuriste s'envolèrent au dessus de nos têtes, mes camarades et moi étions terrorisés, comme si nous allions être exécutés publiquement dans les minutes suivantes...
Le conseil du village avait eu lieu au début de l'aprés midi, à l'heure où le soleil n'éclaire que le haut du clocher. En temps normal, cette petite place est animée par le brouaha des commerçants, par les rires des petits âges s'esclaffant sur les balançoires, et baignée par les odeurs de poisson, de viande et de fromage. Mais cette fois ci, alors que je m'approchais, à mille lieues de savoir que j'en repartirais métamorphosé par les hautes espérances de mes villageois chéris, je ne reconnus pour ainsi dire pas la place principale de mon patelin sur laquelle j'avais passé tant de temps depuis le petit âge jusqu'à aujourd'hui.
Une petite foule agitée se tenait au centre, une estrade avait été montée par les artisans dans la matinée, et le clairon avait été sonné vers la mi-jour pour que nous nous rassemblions. Très rares étaient les occasions de tels rassemblements. Le dernier datait d'environ six ans, lorsque les travailleurs de la Terre vinrent nous annoncer une période de famine prochaine. Un rassemblement sonné au clairon n'était jamais de bonne augure. Les habitants étaient aujourd'hui tous réunis sur la place du village avec la peur au ventre, de revivre cette période si difficile en frustration et sacrifice. Les plus anxieux ou imaginatifs finissaient même par redouter de pires mésaventures et faisaient partager leurs craintes à voix hautes pour rassurer leurs amis et voisins.
Un murmure plus soutenu s'éleva quand le premier des dix sages vint s'asseoir sur son fauteuil de couleur rouge aux reflets d'or. Il se déplaçait avec lenteur, aggripé à sa chaise de vieillesse qu'il faisait glisser sur le sol à chaque foulée. Sa grande barbe blanche venait craresser ses chevilles et lorsqu'il s'assit enfin, elle disparu sous son arrière-train. Le Sage s'adressa à la foule dans l'Ancienne Langue, et deux autres sages prirent place à ses côtés. Ils se saluèrent selon la coutume et s'octroyèrent un temps de réflexion devant cette masse informe composée avec exactitude de deux cent dix huit hommes et femmes, et quarante six petits âges. Après la réflexion, les trois Sages rouvrirent les yeux et invitèrent les sept autres à venir les rejoindre.
Une fois tous sur l'estrade et tous assis, ils entonnèrent un chant dans l'Ancienne Langue que nul ne pouvait comprendre. Même les sages n'avaient pas suffisament d'aplomb en chant pour qu'on les regarde avec de grands yeux ébahis. Cette incantation inaudible oscillait entre fausses notes, passages à vide, et hésitations par moment visibles. Une fois la supercherie terminée, le village, composé en majeur partie d'incrédules, fit taire le murmure lanscinant et, bouche - bée, s'apprêtait à entendre dans leur langue vivante et maternelle le pourquoi de cette convocation.