Sur Le Départ

Je m’en vais. Ma valise est prête. Sur le lit défait, les oreillers ne sont pas à leur place, ma lourde valise est sur le lit, au milieu. Elle n’est pas remplie, j’y ai mis l’essentiel, une brosse à dent, du dentifrice, des cahiers vierges, des stylos, des feutres, quelques livres, des vêtements plutôt sobres et sombres. Ma valise est prête, je l’ai faite seul. Dans un silence de mort chargé d’excitation. J’ai placé un à un les objets qui me seront utiles là où je vais. Il pourrait y avoir un magazine pour le voyage dont je me débarrasserais une fois lu, il y a aussi des caleçons, un maillot de bain, un t shirt sur lequel il y a écris « Rien est acquis, tout est à moi ». Je prendrais aussi un disque avec toutes les chansons de moi que j’aime. Quelques pages de réflexions que j’ai écris aussi et beaucoup de cahiers pour écrire à nouveau.
Ma valise trône sur le lit. Ce lit dont je me suis levé il y a quelques heures. Tout le monde est parti travailler, ma femme est au bureau depuis ce matin, mon fils à l’école. J’ai fais un rêve étrange, un rêve étrange dans lequel je ratais mon avion de peu, de quelques secondes. Je courrais dans l’aéroport à en perdre haleine, je bouscule des gens en m’excusant. Je courre et une goutte de sueur perle sur mon front. Je me vois en costard noir, ou bleu, avec une valise dans une de mes mains, celle qui est posée sur mon lit, elle me ralentit. « Pardon… pardon… Excusez moi, pardon… » . Et j’arrive au guichet avec mon billet et la demoiselle me dit qu’ils viennent à l’instant de ferme la porte, que l’avion va partir, qu’il n’y a plus rien à faire. J’ai les cheveux court, rasé de près, grand et musclé, beau et j’ai raté mon avion. J’ai raté l’avion qui devait m’amener là où je devais aller. Je repose cette putain de valise sur le sol et je me mets à chialer, et je pleure de rage car je ne voulais pas rater cet avion de merde car je voulais aller là bas.

Donc je vais partir plus tôt, au moins deux heures plus tôt. J’appelle le taxi. Il arrive en 7 minutes. Devant la porte. J’habite un petit pavillon avec un tapis devant l’entrée sur lequel je pose la valise. Quand le chauffeur du taxi me reconnaît, de loin, il se précipite pour me venir en aide et porter la valise. Je lui laisse prendre la lourde valise qui va aussi là bas avec moi. Ensuite je m’assois dans le taxi et je pense à Florence, ma femme, qui ne sait rien. Elle ne sait pas que je m’en vais, que j’ai fais ma valise ce matin et que j’ai appelé le taxi pour qu’il m’emmène à l’aéroport. J’ai une boule dans la gorge qui commence à gagner du terrain dangereusement. Et mes yeux qui rougissent sur cette maudite banquette en cuir noire. Ma femme est au travail. Elle rentrera ce soir et sur le lit, il n’y aura plus la valise. Elle va m’appeler dans l’appartement puis sur mon téléphone et le téléphone va sonner, là où je l’ai laissé, dans la salle de bain sur la commode en bois. Quand elle arrivera près du téléphone qui sonne et personne qui y répond, elle s’inquiétera. Moi je dormirais sûrement à ce moment là, je ne pourrais pas m’inquiéter. J’aurais avalé le repas qu’une charmante hôtesse m’aura apporté : un gigot d’ agneau servi avec des carottes cuites, un peu de pain avec son beurre en barquette et pour terminer une framboisine que l’on termine en trois coups de cuillère en plastique. Je dormirais d’un sommeil de plomb. Ma valise sera dans la soute à bagage et mon salut à quelques milliers de kilomètres devant moi. J’ai fais ma valise tout seul, je l’ai d’abord posé sur le lit pour la surélever un peu pour ne pas me briser le dos. J’ai commencé méthodiquement avec les vêtements que j’aime, les indispensables. Comme je n’emporte pas grand-chose, il faut que je fasse un choix judicieux. Une seule paire de chaussures, deux paires de chaussettes, quatre caleçons, deux chemises et deux T shirts. Sur le deuxième T shirt, il y a écrit en gros caractère « Sex teacher, first lesson free », on me l’avait rapporté de Londres. Quelques bouquins qui ne peuvent se séparer de moi : « L’homme qui voulait vivre sa vie » de Douglas Kennedy, une compile de chanson qui ne sont pas de moi pour me rappeler, si j’en ai besoin, plus tard. « Stairway to heaven », led Zeppelin. Des stylos, des cahiers. La valise est posée sur mon lit et elle est fermée. Sans aucun mal. Elle n’était pas remplie. Le genou dessus et la main qui accompagne la fermeture en zip.
J’arrive à l’aéroport avec une heure et demie d’avance pour être sûr de contrecarrer les plans de mon rêve. J’achète le magazine, c’est un hors série de National Geographic sur les endroits paradisiaques de la planète Terre. Je le jetterais avant d’embarquer sûrement. J’enregistre mes bagages et la dame au chapeau blanc me souhaite un bon voyage. Je dis merci. Ensuite je vais m’asseoir là où je vois de la place et je feuillette mon journal pour passer le temps. J’essaie de ne pas penser à ma femme, ni à mon fils. J’essaie de diviser mon cerveau en deux parties et d’en effacer la moitié. J’essaie d’oublier…
L’instant d’après, je courre dans l’aéroport. Une goutte de sueur perle sur mon front. La valise n’est plus sur le lit, elle me ralentit. Je me suis endormi sur le fauteuil inconfortable, le National Geographic a glissé de mes genoux et je ne l’ai pas ramassé en me levant précipitamment. Il est resté par terre derrière moi. La voix a appelé les passagers plusieurs fois d’affiler et le dernier avertissement m’a réveillé. Je courre dans l’aéroport et je bouscule des épaules pour que les gens me laisse passer. Je vais rater mon avion. « Pardon… pardon… Excusez moi, pardon ! ». J’entends quelques voix s’élever avec indignation à mon passage. J’arrive devant la porte d’embarquement mon billet à la main, ma valise dans l’autre, en sueur. La demoiselle lève ses sourcils, elle compatit. Elle me fait signe que c’est trop tard, qu’ils viennent de fermer les portes, que l’avion est en train de partir. Je repose sur le sol cette putain de valise et les larmes montent toutes seules. J’ai raté mon avion. Je vais rentrer à la maison. Cacher la valise dans le garage et recommencerais demain. Je ferais l’amour à ma femme encore une fois pour la dernière fois ce soir. Demain j’arriverais à prendre l’avion. Je vais essayer de ne pas rêver cette nuit, avec un peu de chance je ne ferais pas ce rêve étrange. Je fais ce rêve étrange depuis un an. J’ai raté beaucoup d’avions qui vont là où je vais. Ma valise aussi…