C'est Elle ( Partie 1 )

Publié le par Grand Pee

Je pense que c’était elle. Celle qu’on définit comme « Femme de sa vie ». Je l’ai croisé… Je ne lui ai pas fait de déclaration, ni d’enfants, pas de mariage. Je l’ai juste croisé sur la place de la Comédie et je l’ai laissé s’en aller, s’estomper puis enfin disparaître. Il y avait trop de soleil ça n’aurait jamais pu marcher, j’aime bien que tout soit parfait dans des momentscomme celui-ci. Il faut que tout marche comme sur des roulettes… non je n’aime pas cette expression : « marcher comme sur des roulettes ». Il faut que tout fonctionne à merveille comme un mécanisme bien huilé. « La température au sol est de 12 degrés, nous espérons que vous avez effectué un agréable vol. La compagnie All Is Perfect vous souhaite un très bon moment inoubliable. » Voilà c’est ça que je veux… Quand je rencontrerais ma femme, quand je la demanderais en mariage, quand notre fils naîtra, quand je les emmènerais au Mcdo, quand je lui apprendrais à se raser, je veux que tout soit parfait comme dans une comédie romantique, avec des sourires sponsorisés par Véadent et des cheveux Vol O Vent. Mais surtout, pas trop de soleil.

            Comme on ne peut pas se rappeler de tout, j’aimerais savoir quand je dois me souvenir… Où alors, il faudrait pouvoir louer une caméra numérique à chaque coin de rue. N’importe quel individu ayant au moins 25 euros sur lui plus un chèque de caution de trois cents, pourrait  immortaliser les instants de sa vie qu’il qualifie d’importants. J’oublie déjà tellement de chose dans le quotidien que je redoute fortement le jour où on m’inculpera pour meurtre. « Que faisiez vous le lundi 23 entre huit heures une et huit heures cinq… ». Impossibilité la plus totale de répondre. La question qui me fusille les neurones c’est bien celle-ci… Qu’avez-vous fait avant-hier ? Mais j’en sais rien, je vivais ! Mais s’il ne s’est rien passé d’extraordinaire je ne serais pas en mesure de vous relater ma journée. Ni même une foutue heure, ni rien… Quand j’étais petit, une question me terrifiait de la même façon et c’était : « Qu’est ce qu’il y aurait, s’il n’y avait Rien ? » Et c’est ce Rien qui fallait prendre en compte. Malheur à l’adulte incrédule qui me répondait « Bah rien justement ». J’avais besoin de détails, je voulais qu’on me raconte ce Rien et quand j’y pensais trop, ma boîte crânienne se débattait et repoussait mes hypothèses au loin. Aujourd’hui c’est pareil mais la donne à changer.  Je suis devenu l’adulte terre à terre qui répondrait avec un sourire idiot « bah rien justement » et la question qui me hante est devenue « Que faisiez vous le lundi 23 entre huit heures une et huit heures cinq… » . La roue tourne, les fantasmes s’éloignent peu à peu et la réalité nous a rattrapé, dévoré, digéré, enseveli.

            En parlant de réalité… La gardienne de mon immeuble, madame Granier, a été battue à mort avec la boule de l’escalier puis déposée comme par hasard sur mon paillasson du 5ème étage. Pas celui d’en face sur lequel il y a marqué « Welcome », non le mien, sur lequel il y aurait pu avoir écrit en rouge « Dégage ! »… Suite logique, la police enquête. Au bout de quinze jours de recherches, il remonte la piste de cinq étages et hop… « Monsieur Demol, bonjour ! ».

            J’ouvre la porte, un café à la main, le teint parisien comme à l’accoutumé. « Bonjour Monsieur l’inspecteur, que puis je faire pour vous en ce radieux matin pluvieux ? » Il faut savoir que j’étais en plein travail, entre corrections de copies et création littéraire, loin de moi l’envie d’être dérangé. Mais quand les forces de l’Ordre se pointent, on a tout à gagner en faisant bonne impression dès la première entrevue.

 -         C’est bien simple, M. Demol. Nous ne sommes pas là pour vous importuner (…) mais plutôt pour vous protéger d’un éventuel tueur en série. Il serait vraiment sympathique de votre part de répondre à une question toute simplette (…), que faisiez vous le lundi 23 entre huit heures une et huit heures cinq, date et heure du méfait… ou du décès ?

 Et c’est là que tout se complique, je vais faire de mon possible pour faire plaisir à ces trois chaleureux gendarmes, me triturer l’esprit, transformer mon cerveau en jus de chaussette pour retrouver quelques bribes de ce lundi 23 mais rien n’y fera. Je resterais coi, muet comme une carpe, bête comme un berger des Pyrénées, et ce mutisme animal ne fera qu’éveiller les soupçons.

            « Moi ze veux pas dire chef… mais l’intello du 5ème, malgré son teint pâle, il est pas tout blanc dans c’te affaire »… Au chef d’acquiescer : « Mpf… c’est évident mon cher Topin, je l’ai deviné sur le champ. Pourrais tu me prendre un café frappé à la machine pendant que je tape le rappeur… heu le rapport… » Et me voici dans une sacré mouise à cause de ma défaillante mémoire. Il me suffisait juste de ne pas laisser l’émotion me gagner et j’aurais pu en deux coups de fourchette et trois cuillères à pots leur répliquer « Mais ma foi, je dormais… je suis un brave gens… Entre 8h00 et 8h05, je dors monsieur le gendarme… ». Ils seraient tous partis, auraient regagnés leur pénates, auraient éventuellement redit à quel point j’étais louche mais au moins, j’avais mon alibi. Pauvre Mme Granier ! Si j’avais su que c’était dans ces eaux là je me serais levé pour vous aider à démasquer votre tueur… parce que quand j’ai ouvert ma porte à 9h02 pour aller acheter une bouteille de lait, quelle n’a pas été ma surprise d’apercevoir sur mon paillasson, vierge de toute inscription, un petit bout de cervelet… Et quelques mètres plus loin la propriétaire du cervelet dans son intégralité, vidée, souillée et refroidie depuis plus d’une heure.

« Comment ça plus d’une heure ? Vous nous aviez dit que vous dormiez Monsieur Demol alors comment pouvez vous savoir que le méfait a été fait il y a plus d’une heure… j’aimerais bien savoir ». Alors déjà, oui… Faire attention à ce que l’on peut dire, une petite erreur et hop vous voilà pris au piège. C’est l’arroseur qui s’arrose. Il arrose une première fois le parterre de tulipes, tout va bien. Les plantes, unes à unes, se gorgent d’eau pour la journée, elles se redressent quelque peu pour remercier le jardinier quinquagénaire, chapeau de paille sur le crâne. Ce dernier, content de lui, se dirige vers un deuxième parterre de plantes, cette fois ci des aubergines cuites à l’étuvée, et pile au moment où il s’apprête à  remettre le tuyau en direction des aubergines, pim poum plaf, il brandit son machin dans les airs et  se douche la figure. Voici en quelques lignes, les tribulations d’un arroseur qui s’arrose. 
Monsieur Demol… cessez de nous raconter des conneries et cette fois, expliquez nous en détail votre emploi du temps du 23 car il me semble que vous nous cachez certains éléments, grogne le chef au teint rouge et à la moustache drue.

 - Mais je vous assure que non… Je vous ai tout raconté et exactement comme cela s’est passé. Je n’ai rien entendu et pour cause, il m’arrive de me visser dans les oreilles des boules Quiés pour ne pas être réveillé aux aurores. Madame Granier chantait souvent le matin et la Star Academy à tue-tête je vous assure que c’est pas le chant des sirènes… 

Là, un des trois policiers, le plus jeune avec l’air le plus con, m’interromps prestement et s’écrie « Vous aviez donc quelques différents avec Mme Granier… ». Le gendarme-policier-commissaire en chef se tourne vers son apprenti et le félicite : « très bonne analyse Topin, je la noterais… ».

- Merci chef, c’est parce que ze me disais que si Monsieur Demol avait eu quelques histoires malencontreuses avec Mme Granier, c’était peut être lui le tueur à la Boule d’Escalier. Alors c’est pour ça que zé dit ça…

Mais dans quel cauchemar suis-je tombé ? Qui sont ces illettrés incapables d’un poil de retenue et qui se jettent à corps perdus dans la moindre hypothèse ? C’est très dangereux ça… et puis ça n’est pas normal. Au 21ème siècle, ça ne devrait plus exister. J’aurais du me renseigner sur le gendarme-policier-commissaire divisionnaire en chef avant d’emménager deux ans auparavant.

 

Pas grand-chose, juste une petite visite amicale du style :

« Bonjour je suis Albert Demol, le célèbre écrivain. C’est moi qui ai écrit Sans Fautes, vous connaissez ? … Ah bon ? …Non bah, juste pour vous dire que j’emménage très bientôt au 12 rue de l’Aveu... A côté du kiosque, oui… à droite de l’église… Exactement ! Mme Granier ? Vous la connaissez ? Ah mais ça quelle coïncidence ! Oui très fort sympathique cette bonne femme. Bon, cher commissaire, je vous laisse à vos voyous, mais venez boire un café un de ces jours… » Voilà ce que j’aurais du faire, sûr. Me présenter en bon futur voisin et, discrètement me renseigner sur mon service de Police. Ils sont là pour nous protéger… oui, ça tout le monde le sait mais comme dit la célèbre phrase de je ne sais plus quel révolutionnaire à la noix de coco, quand la Police a trop bu de café frappé qui nous protège d’elle ?  Non vraiment, trop de négligences de ma part dans cette affaire et je me retrouve bien trop proche du panier à salade. Je le sens déjà arriver avec ces effluves de vinaigre balsamique, ses tomates-naines, ses morceaux de Ricotta et ses vertes feuilles croquantes. Mais je ne me fais pas de soucis, je saurais rebondir et en réchapper. Je suis un sacré farceur vous savez, équilibriste des mots, brouilleur de fréquences,  Arsène lupin des bois pour vous servir… et puis entre nous, je n’ai rien à me reprocher.  

            Je suis à ma table. Cette fois ci, un thé au Caramel fait des allers-retours entre mon bureau et mes lèvres. Je savoure à juste titre cet interlude imprévu, ce moment de répit de derrière les fagots. Je corrige encore quelques copies pour me détendre, je sens bien d’ici que la tempête n’est plus très loin, il faut donc reprendre des forces. Mes trois camarades en chef doivent faire de même dans leur QG. Quelques lignes de paresses avant de prendre l’ultime virage. Vais-je foncer dans le mur comme Ayrton Senna, le casser en deux comme à Berlin, ou encore passer au dessus comme Jolly Jumper… Tiens, je vais m’accorder ces quelques instants paisibles pour trouver une meilleure chute que Jolly Jumper parce que pour un écrivain de mon standing, là vraiment ça craint…

 

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Publié dans Le Grand Bazar

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L
Rien de spécialement original à dire: j'adore ton style. Tu mérites la reconnaissance du public, et je suis persuadée que ça viendra. Courage.
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