Chapitre II
Aussi bizarre que cela puisse paraître, Aggro se situait juste à ma droite. A mon arrivée, il m'avait d'ailleurs salué amicalement avant de pousser un sourd rugissement dont il avait le secret : " Grrrr... Un conseil. Il faudrait être idiot pour venir avec le sourire aux lèvres. Une mauvaise nouvelle de plus à coup sûr, ou que l'on me coupe un doigt en place publique." Aggro n'était jamais de bon poil, on le voyait sur son faciès de manière prononcée, et il suffisait de discuter une demi seconde avec ce personnage pour sentir l'animosité naturelle qui s'en dégageait.
Le cheveu hirsute, la barbe florissante, des yeux noirs et de la boue sur quasiment toutes les parties découvertes de son gigantesque corps : voici la meilleure description instantanée que l'on pouvait faire de cet homme. Il était depuis longtemps le plus fort et le plus craint de toute la contrée. Personne dans le village n'avait eu d'affaires malencontreuses avec Aggro, car personne ne s'était donné la possibilité d'en avoir. Il travaillait la terre sur un terrain aux abords de la Grand'Route et dormait dans une petite cabane aussi sale et mal-entretenue que lui. Il faisait pousser tant bien que mal tomates, concombres et laitues qu'il revendait à sa mère et quelques habitués sur le marché deux fois par semaine.
Aggro avait un jour été marié à une belle et grosse femme que l'on appellait Sara, elle venait d'un village lointain dont je ne sais plus le nom, l'avait chéri quelques années pendant lesquelles Aggro s'était adoucit. Un soir Aggro se rua en criant comme un forcené dans les rues du village en demandant de l'aide ; sa belle Sara mourut étouffé par un os de poulet qu'elle se coinça en travers de la gorge. Le pauvre bougre se terra plusieurs années tant la douleur l'étreignait. C'est à cette époque que je l'approchais pour la première fois, en lui apportant quelques vivres par pure gentillesse, ému par le récit qu'un de mes amis m'avait fait de sa triste vie. Peu à peu, il m'ouvrit son coeur et me remit son amitié, rare joyaux que moi seul pouvait me féliciter de posséder.
Donc, Aggro était à mes côtés lors du conseil et quelques heures plus tard, son cheval serait aussi à quelques foulées du miens en direction du mystère et de l'aventure. Il faisait du surplace en transformant la terre humide en mélasse boueuse, pendant que les derniers Sages faisaient leur entrée sur l'estrade. "Ah lala, je maudis ces vieux briscards aux dents longues, tu le sais n'est ce pas ?". J'opinais du chef en me rappellant les nombreuses discussions que nous eûmes à regarder le soleil se coucher en sirotant de l'eau de Cerise. "Ils ne devraient pas régir notre contrée, nous devrions demander à celui que nous apprécions le plus plutôt que de subir leurs décisions débordantes d'inutilité... Tout cela finira mal, je le sens d'ici". Tout ce que les gens sentaient d'ici c'était bien Aggro lui même. A chaque fois qu'il arrivait quelque part - et ça se vérifiait aussi ici - son odeur créait le vide autour de lui et seuls les plus vaillants restaient à discuter. Comme il le disait souvent avec, caché au fin fond de sa lourde barbe noire, le sourire : "La solitude, ça se travaille !".
Il grommela une toute dernière fois lorsque le Grand Sage prit la parole enfin dans notre langue, puis se tut jusqu'à la fin du discours. Le vieil homme, sur son fauteuil d'or et de rouge en haut de l'estrade, fit un signe de la main pour nous inviter au calme, et lorsque plus un bruit ne filtrait, il vint déposer sa voix au fond de nos ouïes et c'est à ce moment même que tout commença. C'est au premier mot prononcé que toutes nos vies, à mes trois compagnons et moi même, prirent une tout autre importance. Notre attention fut portée vers un objectif et nous ne cesserions désormais d'y penser...
"Chers amis, l'heure est au pleurs. Comme vous le savez, les Sages de Forlaville sont sans nouvelles de Belina, la fille de nos amis Hegheur et Varria, depuis bientôt dix jours. Les Sages de Forlaville n'ont pas souhaité poursuivre de recherche en raison des activités peu honorables de Bélina ces derniers temps. Sa famille, dans un profond désarroi, est venue nous demander de l'aide. Nous avons accepter au nom de la contrée et de notre maintenant reconnue sympathie et générosité. Après plusieurs heures de receuillement et de réfléxion, nous avons décidé d'envoyer à sa recherche trois d'entre vous durant un temps compté de dix lunes pleines. Grammy, frère de Belina, âgé de 287 pleines lunes, a souhaité se joindre à l'expédition. Quatre courageux partiront donc ce soir à l'heure où dans le ciel nous pourront distinguer le bouton d'or. Nous marquerons dans le grand livre de Gréville la date du jour et nommerons cette journée de la façon suivante : "Au secours de Belina". Chers amis, veuillez maintenant prendre une grande bouffée d'air, emplissez vos poumons de ce bout de ciel pur et retenez le le plus longtemps possible à l'intérieur de vous."